dimanche 22 novembre 2009

Deux "looseuses", le samedi soir

J’aime aussi me rendre à l’épicerie le samedi soir, de préférence dans l’heure qui précède la fermeture. Vide sanitaire et silence salutaire. On entendrait le sac de pain tranché glisser peu à peu du dos de ses confrères, la moitié de la miche dans le vide, comme un gars saoul qui tangue. Avec un peu de chance, une bonne âme le remettra à sa place, le choisira pour demain ou bien, malédiction, il terminera son saut dans le vide par un double boucle piqué suivi d’une chute fatale sur le terrazzo.
Un examen rapide des lieux me fait évaluer le nombre de clients à dix affamés et cinq assoiffés, tout au plus. Dans la rangée des biscuits, une grosse femme en culottes grises fait son choix. Grosse, comme dans obésité morbide. Fait-elle souvent son épicerie tard le soir pour éviter les regards, les sourires moqueurs et les farces plates? Quand on est fragile, les railleries nous passent sur le corps comme un train rempli d’explosifs, c’est suicidaire…

Je suis au centre de la rangée, elle est au bout et cherche judicieusement les meilleurs biscuits. Elle en veut pour son argent, alors elle lit les étiquettes. Combien de biscuits dans un sac… y’as-tu épais de crémage… poids total… quel prix…. Tant de choses à considérer.

Tout en m’approchant, ma profondeur de champ s’agrandit et je vois briller les caisses de broue loin derrière elle.
Faut pas que j’oublie mon six-pack d’Hoegaarden…

Je ne peux m’empêcher de scruter le contenu de son panier du coin de l’œil. Chips, saucisses à hot-dog, fromage en tranches, crème glacée, cinq gros Coke diète, du papier alu, des carottes, le Elle Québec « spécial hommes»  avec Patrick Huard sur la page couverture.
Je me rapproche tranquillement de son univers et de mes biscuits préférés. Je lui fais face. Je la regarde. La gaffe! Je lui fais un sourire niais. Elle me répond avec un air de beu. Je pense qu’elle vient de réaliser que je suis dans son aura depuis un bon moment et que, cachée derrière mon sourire de pouffiasse, j’ai dû scanner tout son inventaire et rendre mon jugement implacable : elle est grosse parce qu’elle mange ses émotions en sacs de biscuits..

Je l’ai vexée. C’est certain. Je ne viendrai plus jamais le samedi soir, je le jure. Merde de merde…je suis si gauche, si maladroite. Tout le temps. Je fais tout, tout, tout, tout croche. Si je tente de me racheter en lui parlant, ce sera mille fois pire, je le sais. Gaffe sur gaffe. Faudrait qu’on m’ampute les cordes vocales, pour la suite et le salut du monde…
Je ne veux pas faire de peine à ma mère mais je pense que son choix de défaire sa valise et d’accoucher à la maison m’a nuit considérablement. J’ai dû manquer d’oxygène et mon discours souffre d’incohérence. Je ne devrais avoir aucun rapport avec l’alphabet. Ça urge. Devenir une illettrée sans espoir de rémission est impérieux…

Me voilà devant mes biscuits aux amandes Jules Destrooper. Elle me regarde. Je vais la vexer encore car je choisi les plus chers sous ses yeux. C’est réussi. Elle me fusille du regard et ma grande gueule se met en branle.

-C’est pas ce que vous pensez. C’est juste qu’ils sont mes préférés pi c’est par hasard qu’ils sont belges, que les belges sont les meilleurs biscuitiers au monde, qu’il y en a pas gros dans une boite et qu’ils sont super chers….Faut pas croire….Moi aussi je mange mes émotions, à la différence que ça dure moins longtemps avant de voir le fond du paquet et que ça me coûte plus cher qu’un sac de Choix du Président. Tout comme vous, je ne serai pas satisfaite tant que je n’aurai pas vu le dernier biscuit. Je suis aussi obèse que vous, vu d’même… Mon cholestérol émotif est dangereusement élevé. On est pareilles. Je veux juste vous prendre dans mes bras pi vous étouffer d’amour avec un gros câlin….
Au fait, avez-vous déjà lu Le Chat. Il a dit « Chez les gros, il y a plus de place pour la beauté intérieure que chez les autres ». C’est beau vous trouvez pas??
Elle pousse son panier brusquement.

-On peut pu faire son marché tranquille krisse…

-Madaaaaaaaaaaaaaamme, reste ici, je t’aime. Tu m’émeus. C’est juste que moi, demain, je vais grimper sur mon vélo stationnaire et pédaler 20 km à fond. Mais j’ai pas le choix. Je souffre d’insomnie. Si je ne me défonce pas sur mon vélo, je dors pas. Et puis du coup, je garde ma ligne, mais c’est tellement pas mon but, je vous le jure. Je veux juste dormir…Je serais aussi grosse que vous si seulement j'arrivais à dormir…

Ta gueule, ma grande. Ta gueule….


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Malédiction n.f. 1. Litt. Action de maudire 2. Sort hostile auquel on semble ne pouvoir échapper ; fatalité.

Obésité n.f. Excès de poids par augmentation de la masse adipeuse de l'organisme

Émotion n.f. Trouble subit, agitation passagère causés par un sentiment vif de peur, de surprise, de joie, de colère, etc.

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Ajouter sur ma liste d'épicerie :  Insultes potagères : patate, concombre, légume, poire...