samedi 23 janvier 2010

Gamelin

Il délire, c’est certain. À entendre son discours chaotique, on sent la panique, on sent que tout va très mal. Comme un écho à une suite morbide de voix et de sons qui lui percute la cervelle au point de devenir incandescent en direct, in vivo, live in Montreal. Ses deux mains crispées s’agrippent à l’impénétrable, à vif et suintant, dépossédé de tout contrôle, dépossédé de toute raison. En langage d’assureur, ce mec est une perte totale. La folie, le fou, « c’t’un fou ».

« Madame, ch’t’assis à côté d’un fou là-bas dans le coin. Kriss, sérieux, je pense qu’y va tuer quelqu’un, man ».

Un jeune à dreadlocks m’arrive en panique avec son mélange d’accents de Montréal-Nord, de Port-au-Prince et d’un shanty town jamaïcain. Comme il se doit, il tient dans ses mains la biographie de Malcolm X, l’index de la droite inséré entre deux pages en guise de signet.
Il n’y a pas si longtemps, je lisais Krishnamurti et des essais sur le communisme ouvrier. Aujourd’hui je suis là, à remplir ma feuille de temps pour un gros salaire et le samedi, à magasiner des Scott Towels en emballages de 30 rouleaux.
Il semble inquiet. Pour lui? Pour Gamelin? Pour moi? Je tente de le rassurer.

« C’est bon, t’inquiètes pas, on le connaît. Il n’est pas méchant. On s’en occupe »

L’agent de sécurité appelle du renfort. « Il faut le sortir d’ici, et vite ».

Gamelin est en crise et s’agite de plus en plus. Le gardien me rappele à mon devoir.

-Madame vous êtes en poste, il faut nous accompagner pour lui parler.

-Quoi ?….

La seule vue de la gueule de ce mec me fait contracter les mâchoires à la limite de la crampe.

-…vous voulez quand même pas que je lui serve le discours du code de conduite du client irréprochable? Come on….Vous voyez bien qu’il est dans son monde. Il ne m’entendra jamais. Faut l’excuser peut-être, non? Oui? ….

J’essaye de me calmer, je respire un bon coup, ravale mon antipathie pour ce justicier wannabe et je poursuis, le souffle court.

-OK. Va bien falloir l’escorter jusqu’à la sortie mais pas de discours de l’escouade de la moralité pour moi. Faites sortir un cadre de son bureau pour faire la job si je ne fais pas l’affaire. Il a besoin de quoi franchement, à part qu’on l’emmène dans un coin plus isolé et qu’on lui sacre la paix?…

-Il a encore brisé un clavier d’ordinateur qu’il va devoir rembourser sinon faudra lui retirer ses privilèges. Ça fait trop de fois qu’il nous fait ça, dit-il en regardant droit devant lui, le menton bien haut et les narines épatées.

Son petit ton suffisant du grand redresseur de torts devant l’Éternel me fait tellement virer d’ssour que je n’y vois plus clair. C’est tout ce qu’il faut pour faire jaillir la mal engueulée en moi qui, avec l’aide de la déesse Bérénice Einberg que j’invoque de toute urgence, fait dévier en moins de deux la langue de bois en zone adverse….

-Ses privilèges? Quels privilèges? C’est pas plutôt toi le privilégié qui sort des HEC, smart ass? T’es fru  parce que t’as fini chez Secur, c’est ça? Y’en a pas de privilèges le mec, oublie ça. Nein, nein…. Let’s go qu’on finisse ta sale job…

Je reviens à mon bureau le cœur un peu serré, après avoir accompli ce que l’autorité de cette boîte m’oblige à faire. Le jeune rasta revient me voir.

« Y’avait l’air pas mal fucked up »

-Oui, pas mal. Pauvre gars, il ne passera pas l’hiver…. Toi, ça va?

-J’chill.

Ché pas pourquoi, je l’aime bien ce jeune. Sa dégaine, son air à la fois détaché et angoissé…Et puis soudain, j’en comprends un petit bout. Je comprends qu’il y a, entre lui et moi, un semblant de complicité qui se manifeste par personne interposée. Sortant des écouteurs accrochés à son cou, je reconnais en sourdine une pièce de Nick Cave. Piégée par les apparences, encore une fois….

It ain't that in their hearts they're bad
They can comfort you, some even try
They nurse you when you're ill of health
They bury you when you go and die
It ain't that in their hearts they're bad
They'll stick by you if they could
But that's just bullshit, baby
People just ain't no good


Gamelin est dehors, par ce froid de chien qui arrache la gueule avec des cisailles rouillées. Il reste au coin de la rue, le manteau grand ouvert. La colonne vertébrale complètement redressée, il ne gesticule plus, pétrifié. Lorsque la sueur figée sur son corps aura fini de le paralyser, il va s’écrouler là, drette là, sur un des coins de rues les plus achalandés de Montréal. La police viendra le ramasser pour le conduire au chaud, à l’urgence psychiatrique.

Bonne chance bonhomme. Bonne chance monsieur Gamelin…


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Panique n.f. Crise d'angoisse aiguë en particulier au cours d'une névrose d'angoisse

Privilège n.m. Droit, avantage particulier possédé par quelqu'un, et que les autres n'ont pas

Bullshit  If you say bullshit, you are telling someone that you think what they have just said is complete nonsense or absolutely untrue

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Note dans la main (2) : la tendre

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2 commentaires:

Carl Poulin a dit…

...Peut-être n'avez-vous pas tellement changé, au fait. Krishnamurti emmitouflé confortablement, sis dans le banc de neige où Gamelin cherche son dernier souffle, lui murmurant quelque discours à propos d'une éventuelle "révolution du silence".
Et la terre qui continue de tourner.

normandottir a dit…

la révolutionnaire tranquille et silencieuse est constamment sur le pied de guerre...