lundi 22 février 2010

Napperon anonyme

À la longue on fini
par trouver
que ça tire
plus
par en arrière
que
par en avant
Plus vers
le bas que
vers
le haut

Au resto où l’homme seul prend sa pause d’après-midi, il aperçoit ces mots griffonnés sur le napperon de la table encombrée. À tous les matins, dès qu’il retire l’élastique entourant son journal, le cahier « A » est soigneusement mis de côté pour cette sortie. Seul à sa table, ça donne un peu de contenance; l’illusion d’être affairé à quelque chose plutôt que de fixer un mur de néant en aspirant un liquide fadasse, brûlé par le réchaud.
Et ça fait des grands flchss …comme chez Ces gens-là…

La serveuse vient débarrasser la table des preuves du passage du client précédent. Elle fait glisser, en le ramenant vers elle, l’irrécupérable napperon de papier maculé de taches de beurre et de café et son dollar de pourboire, laissé pour la forme sans doute car « elle a tellement l’air bête qu’on se demande si… bien, si on devr … »

« Non, pas le napperon…Je veux le garder » dit l’homme.

La serveuse acquiesce en lui jetant un air médusé et dédaigneux. Le (vieux schnock de…) client n’a-t-il pas toujours raison, après tout ?

Café en main il lit de nouveau, plus lentement cette fois, les mots structurés en une verticale maladroite. Ce fond de vérité l’attriste un peu mais il s’amuse bien à relire ce grand moment de philosophie à cinq sous. Il retourne à son journal mais ses pensées restent rivées sur le texte laissé par l’inconnu. Que voulait-il dire au juste? À qui ? Est-ce un jeune, un vieux, un homme, une femme?
Il aime cette poésie de coin de table, offerte manifestement par quelqu’un qui lui ressemble. Comme lui peut-être, un autre homme sent les souvenirs s’empiler derrière lui, le futur se réduire au jour qui suit, la gravité l’attirer vers la terre.
Vrai que l’impression continuelle d’être en punition et de « faire son temps » donne la nausée et sillonne la chair et les nerfs sans aucune pitié. Et puis il y a l’angoisse, la perfide qui dort d’un oeil, toujours prête à surgir à la moindre contrariété, à chaque rappel du monde moderne qui chuchote à l’oreille combien c’était plus facile avant car, oui, il est vieux depuis longtemps; depuis qu’on lui laisse bien entendre qu’il l’est.

Vous savez monsieur, maintenant vous pouvez tout régler par internet. Angoisse.
Vous n’avez qu’à peser sur l’option Settings de votre télécommande et entrer vos canaux préférés pour créer une liste. Angoisse.
Vous n’avez pas besoin de venir me voir pour ça, maintenant il faut utiliser le guichet automatique. Angoisse.
Il faut chercher le titre de votre livre sur les terminaux, noter la cote à 25 chiffres et aller le trouver sur les rayons. Angoisse
Votre billet d’avion est É-L-E-C-T-R-O-N-I-Q-U-E monsieur. Vous entrez les informations aux bornes d’enregistrement sur les écrans tactiles. Angoisse.
Vous avez juste à scanner votre épicerie et la déposer dans le sac, comme ça le dit. C’pas compliqué….Angoisse.

Souvent, lorsqu’on lui demande et qu’il répond « 84 ans », on applaudi son exploit à tout rompre et on dit Y’é donc ben bon pour son âge.  Bon pour son âge ?!?…Et une fois de plus, ça tire par en bas un peu plus fort. Angoisse.

Et puis bof… se dit-il de guerre lasse. Ils vont tous y passer. Tous, sans exception.

Il observe la serveuse nettoyer le comptoir, refaire les tables et les menus pour le set up du soir. Elle a quoi ? 40, 45, 50 ans peut-être… Les paupières et les chevilles gonflées de fatigue.

Elle aussi tire vers le bas mais elle a la moitié de mon âge...

Il lit, relit, relit, relit, relit et relit le poème éphémère. Il interprète, change l’ordre des mots, en élimine ou en ajoute. Puis, une dernière gorgée d’un dernier café. Il ne quitte jamais le resto aussi tard ; le soleil se couche. Il vient de rater son quiz télévisé. Sa routine est bouleversée mais il est saisi d’un souffle d’énergie nouvelle; une montée subite de bonne humeur lui fait laisser un généreux pourboire. Il sort du resto fier et superbe, dangereusement « bon pour son âge ». Le napperon soigneusement plié dans sa poche, un air de défi espiègle dans le regard, il ramène chez lui les mots d’un nouvel ami qui lui fait du bien.

Une fois rentré, il ira s’attabler, déplier le napperon et au verso, lui répondre.

Ce soir, il se couchera tard…

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Serveuse n. Personne employée dans un café, un restaurant, pour servir la clientèle

Vieux adj. et n. Avancé en âge

Angoisse n.f. Anxiété oppressante, pouvant entraîner des troubles physiques (palpitations, gêne pour respirer, diarrhée, etc)


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