jeudi 22 avril 2010

Réveil animal

Les corneilles à cinq heures et quart
La volée d’outardes à cinq heures et demie
Le chat qui miaule à six heures moins vingt
Une main en balade à six heures moins dix

La nature est en émoi



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dimanche 18 avril 2010

Visite du mal

Next thing you know
You’re eating hospital food

Abandonnée lâchement par le sommeil comme le capitaine de la frégate qui prend l’eau, le mal garde ma conscience brouillée en éveil et pousse à bout mes nerfs éprouvés ; il épuise, à la longue, toutes mes stratégies de diversion. Me fermer les yeux, boucher mes oreilles, expulser brutalement l’air de mes poumons en poussant un grand cri primal, rien n’y fait.

LA, LA, LAAAAAAAAA, LAAA, laa…la

Do, Mi, Sol, Do Do, Sol
Écouter : Musique
Essayer : Lire
Essayer : Écrire
Lire? Essayer encore…
Écrire.
Tester : Limites
Penser : Scotch
Novocaine for the soul. Before I sputter out...
Écouter : Message. Rappeler : Messager du Message.
« T’as téléphoné ? »
« Hey, t’es ben bête! On s’est fait baisé par les Capitals... »
« Bof… m’en sacre…»
« Ça va pas mieux, toi ?... »
« As-tu de la tétracaïne? »
Scotch. Y penser.
« De la quoi... ?!? J’ai un truc illégal, de la codéine, des frites, de la vodka pi des Gauloises. Alors, qu’est-ce que t’en dis??? »
« Nop !  Tu pouvais pas mieux trouver pire. Enfin, bref …je veux dire...échec.  Fatiguée…»
« J’ai un fusil de chasse aussi, si ça te dit… »

Beautiful freak, beautiful freak !!

Non, rien n’y fait. Moins je dors, plus je m’énerve. Plus je m’énerve, plus je pense aux vertus médicinales insoupçonnées du scotch en pleine nuit. Plus j’en bois, moins je m’énerve. Moins je m’énerve, mieux c’est, en fin de compte…

When I came into this world they slapped me
And everyday since then I’m slapped again

Son travail, le mal le fait bien. Il s’introduit par effraction en passant par une banale égratignure. Il prend son temps mais agit avec minutie et aura tôt fait d’installer son terrifiant labo envahisseur. Insidieusement il prend le contrôle, insémine une cellule chargée de tirer sur la goupille de la bombe à fragmentation. Boum! Approchez-vous du microscope et regardez bien tomber l’immunité.  Un vulgaire château de cartes.

Dans la catégorie « humour, théâtre d’été, vaudeville » la production gagnante est, - Oh WOOOOW, chu tellement contente pour elle!- ... La comédie immune !!!!
« Je voudrais remercier GOD, mon agent et mes parents qui m’ont créée avec autant de pièces détachées défectueuses… Mon trophée s’il vous plaît ! Qu’il soit en forme de coupe que je puisse y boire l’alcool qu’il ne faut pas consommer avec ces médicaments…. »

La chute des dominos déclenche l’hécatombe sur un périmètre assez étendu pour que le corps d’accueil en ressente bientôt l’électrochoc, d’un océan à l’autre. Le méchant mal colonisateur est avide, très fort et follement imbu de sa Vérité. Invasif, il s’incruste comme une fucking moule zébrée.

Sometimes it fells like i’m made of eggshells
And it feels like I’m gonna crack

Dès qu’elle se met en branle, la gestation du mal est courte et IL accouche vite de quintuplés ultra-orthodoxes qui s’entasseront à plusieurs dans le même pieu. Aimez-vous les uns les autres, chevauchez-vous, reproduisez-vous. Logés, nourris, on ne manque de rien ici, viergemarie ….40 jours pour la vie.

Dieu n’a pas assez quitté l’Amérique…

This could be your lucky day in hell
You never know who it might be at your doorbell
In hell

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Comme sur une pochette de disque:
Merci gigantesque à Mark Oliver Everett. Merci au Speyside Single Malt ainsi qu’au Château Roc de Levraut, pour leur contribution à l’apaisement (et aux autres bienfaiteurs : alléluia, que la lumière vous inonde)

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En d'autres mots - Kafka

Le passager du tramway

Je suis debout sur la plate-forme du tramway et je suis dans une complète incertitude en ce qui concerne ma position dans ce monde, dans cette ville, envers ma famille. Je serais incapable de dire, même de la façon la plus vague, quels droits je pourrais revendiquer à quelque propos que ce soit. Je ne puis aucunement justifier de me trouver ici sur cette plate-forme, la main passée dans cette poignée, entraîné par ce tramway, ou que d’autres gens descendent de voiture et s’attardent devant des étalages. Personne, il est vrai, n’exige rien de tel que moi, mais peu importe.

La voiture s’approche d’une station, une jeune fille s’avance vers le marche-pied, prête à descendre. Je la vois aussi nettement que si je l’avais touchée du doigt. Elle est vêtue de noir, les plis de sa jupe sont presque immobiles; son corsage est ajusté, avec une collerette de dentelle blanche à petites mailles; la main gauche est à plat contre la paroi de la voiture; de la main droite, elle appuie son parapluie sur la deuxième marche. Son visage est hâlé; son nez, légèrement pincé, est large et rond au bout. Elle a une abondante chevelure brune, un peu ébouriffée sur la tempe droite. Elle a l’oreille petite et bien plaquée; mais, comme je suis tout près, j’aperçois de derrière tout le pavillon de l’oreille droite, ainsi que l’ombre qu’il porte près de sa racine.

Je me suis demandé ce jour-là: d’où vient qu’elle ne s’étonne pas d’être comme elle est, qu’elle garde la bouche close et ne dise rien de tout cela?

Franz Kafka  La Métamorphose et autres récits, 1908.

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lundi 5 avril 2010

Rencontre du ième type

Attablée au comptoir d’un resto un peu off du Mile End, une femme exubérante porte des plumes aux cheveux, aux manches et jusqu’au bout de son stylo; elle parle en paraboles et pose trop de questions au serveur, qui dilue sa concentration afin de lui répondre gentiment tandis qu’il tourbillonne de gauche à droite pour arriver à servir tous ses clients.
De son tabouret en guise de perchoir, elle pépie tout haut son soliloque éblouissant, scribouille des notes dans un calepin aussitôt qu’elle reçoit des vibrations inspirantes, exécute dans l’air une étrange chorégraphie des mains qu’on devine significative…pour elle.  Curieuse du contenu de mon assiette, elle change de comptoir et prend place à mes côtés.  Certains gardiens de propriétés privées auraient été contrariés, pas moi. Je suis ouverte au dialogue de sourds.  À son allure, je pressens qu’elle vénère un quelconque gourou de pacotille et je veux bien l’écouter, lui parler et lui dire ce que j’en pense, sans chercher à lui faire plaisir. Elle l’aura bien cherché, après tout.  Ses défenses sont solides, déjà je l’admire et la respecte.

La discussion est amorcée et se dirige toutes voiles dehors dans un sens unique, le sien. Le gourou brésilien, un dénommé Joao, possède un curriculum impressionnant de milliers de guérisons miraculeuses. L’entité s’avère être un formidable messager, le sauveur du monde, celui qu’on devrait tous aduler. Elle me tend une carte postale du grand maître photographié devant une peinture épeurante de Saint-Ignacio, du type de celles qui nous effraient sur les murs d'une l’église ou au couvent des bonnes sœurs ; croûtes bon marché d’icônes saintes, représentant des têtes bordées d’un halo mystique, d’anges bouffis et d’étoiles filantes. Des images destinées à tromper délibérément celui qui regarde, à lui faire ressentir la honte de sa frayeur par une culpabilité qu’il confondra avec de la mauvaise foi d’infidèle.

Elle m’invite à regarder les yeux de Joao « Regarde ses yeux, tout est là ». Je ne vois rien d’autre que deux billes en orbite dans une grosse face d’halluciné. « Y ressemble à un brésilien… », est tout ce que je trouve à dire.
Je lui expose mon scepticisme face à ces trop nombreux fraudeurs d’âmes à la dérive. Elle tente de me convaincre. Elle me déstabilise. Je ne sais pas si elle est perdue, sauvée, épanouie, trop grande pour moi ou obnubilée par son amour inavoué pour le mec. Je ne sais pas. Je ne l’envie pas en même temps que je trouve moche l’idée de n’avoir personnellement aucune assise dans l’au-delà. Peut-être qu’elle a raison sur toute la ligne et que je ne suis qu’une pauvre épave immergée dans l’ignorance qui, jamais, jamais, n’atteindra la lumière.

Je règle auprès du serveur, fait ma présentation formelle à la dame, glisse la carte postale dans mon sac, lui promet d’aller voir son site web, lui tend la main et lui souhaite sincèrement beaucoup de bonheur. Vraiment. Sincèrement. Vraiment.

Je rentre à la maison, me verse une coupe de rouge et fixe le soleil les yeux fermés. Le vin laisse un arrière-goût de métal rouillé;  une goutte emprunte une trajectoire inhabituelle et plusieurs secondes plus tard, fait résonner l’écho étouffé du danger de la chute dans le vide absolu.


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jeudi 1 avril 2010

Pneu sur le plat (résurrection du Bridgestone)

Honk if you love Jesus
Si je le fais, ils vont penser que j’aime Jésus. C’est pas que jeul aime pas mais jeul connais pas. Mais là, question de sécurité civile, pas le choix, je klaxonne fermement avec beaucoup d'attitude, en pressant fort et longtemps, pour ne pas avoir l’air trop sympathisante; pour qu’ils comprennent que mon honk n’est surtout pas un hymne au partage de notre foi commune.  En clair, je ne veux pas qu’ils soient contents.  J’échoue lamentablement.  La famille de sept New Born Christians sort sa tête de monstre à sept têtes pour m’envoyer un « Praise the Lord » des plus sentis. Plus prévisible que ça, tu meurs crucifié.

-C’est pas vraiment à cause de votre sticker, simplement pour vous dire que vous avez un pneu crevé.
-Praise the Lord.  Alleluia. It's God's will...

Bon, correct, Praise the Lord, si vous y tenez... Pour embellir votre quotidien, il vient justement de vous faire passer sur un clou à bois de six pouces de long … Misère…Arrangez ça comme ça vous chante mais j’ai pas l'impression qu’il va descendre installer le cric pour vous; la robe longue et les cheveux fixés par une couronne d’épines : pas l'uniforme l'idéal...
You know what i mean, guys ? Not convenient, my brothers…

-Bougez pas d'ici.  I'll stop by the next garage to send you a tow truck, OK?
-Yes please, God bless you.

Mine de rien, je viens de parler en langue étrangère et mettre en pratique une volonté du gars sur le bumper sticker : Aide ton prochain.



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