dimanche 18 avril 2010

En d'autres mots - Kafka

Le passager du tramway

Je suis debout sur la plate-forme du tramway et je suis dans une complète incertitude en ce qui concerne ma position dans ce monde, dans cette ville, envers ma famille. Je serais incapable de dire, même de la façon la plus vague, quels droits je pourrais revendiquer à quelque propos que ce soit. Je ne puis aucunement justifier de me trouver ici sur cette plate-forme, la main passée dans cette poignée, entraîné par ce tramway, ou que d’autres gens descendent de voiture et s’attardent devant des étalages. Personne, il est vrai, n’exige rien de tel que moi, mais peu importe.

La voiture s’approche d’une station, une jeune fille s’avance vers le marche-pied, prête à descendre. Je la vois aussi nettement que si je l’avais touchée du doigt. Elle est vêtue de noir, les plis de sa jupe sont presque immobiles; son corsage est ajusté, avec une collerette de dentelle blanche à petites mailles; la main gauche est à plat contre la paroi de la voiture; de la main droite, elle appuie son parapluie sur la deuxième marche. Son visage est hâlé; son nez, légèrement pincé, est large et rond au bout. Elle a une abondante chevelure brune, un peu ébouriffée sur la tempe droite. Elle a l’oreille petite et bien plaquée; mais, comme je suis tout près, j’aperçois de derrière tout le pavillon de l’oreille droite, ainsi que l’ombre qu’il porte près de sa racine.

Je me suis demandé ce jour-là: d’où vient qu’elle ne s’étonne pas d’être comme elle est, qu’elle garde la bouche close et ne dise rien de tout cela?

Franz Kafka  La Métamorphose et autres récits, 1908.

********

1 commentaire:

Carl Poulin a dit…

Wow! Tu me donnes vraiment le goût de me replonger dans l'univers de Kafka.
Un bel exemple de sa sensibilité si particulière...