lundi 5 avril 2010

Rencontre du ième type

Attablée au comptoir d’un resto un peu off du Mile End, une femme exubérante porte des plumes aux cheveux, aux manches et jusqu’au bout de son stylo; elle parle en paraboles et pose trop de questions au serveur, qui dilue sa concentration afin de lui répondre gentiment tandis qu’il tourbillonne de gauche à droite pour arriver à servir tous ses clients.
De son tabouret en guise de perchoir, elle pépie tout haut son soliloque éblouissant, scribouille des notes dans un calepin aussitôt qu’elle reçoit des vibrations inspirantes, exécute dans l’air une étrange chorégraphie des mains qu’on devine significative…pour elle.  Curieuse du contenu de mon assiette, elle change de comptoir et prend place à mes côtés.  Certains gardiens de propriétés privées auraient été contrariés, pas moi. Je suis ouverte au dialogue de sourds.  À son allure, je pressens qu’elle vénère un quelconque gourou de pacotille et je veux bien l’écouter, lui parler et lui dire ce que j’en pense, sans chercher à lui faire plaisir. Elle l’aura bien cherché, après tout.  Ses défenses sont solides, déjà je l’admire et la respecte.

La discussion est amorcée et se dirige toutes voiles dehors dans un sens unique, le sien. Le gourou brésilien, un dénommé Joao, possède un curriculum impressionnant de milliers de guérisons miraculeuses. L’entité s’avère être un formidable messager, le sauveur du monde, celui qu’on devrait tous aduler. Elle me tend une carte postale du grand maître photographié devant une peinture épeurante de Saint-Ignacio, du type de celles qui nous effraient sur les murs d'une l’église ou au couvent des bonnes sœurs ; croûtes bon marché d’icônes saintes, représentant des têtes bordées d’un halo mystique, d’anges bouffis et d’étoiles filantes. Des images destinées à tromper délibérément celui qui regarde, à lui faire ressentir la honte de sa frayeur par une culpabilité qu’il confondra avec de la mauvaise foi d’infidèle.

Elle m’invite à regarder les yeux de Joao « Regarde ses yeux, tout est là ». Je ne vois rien d’autre que deux billes en orbite dans une grosse face d’halluciné. « Y ressemble à un brésilien… », est tout ce que je trouve à dire.
Je lui expose mon scepticisme face à ces trop nombreux fraudeurs d’âmes à la dérive. Elle tente de me convaincre. Elle me déstabilise. Je ne sais pas si elle est perdue, sauvée, épanouie, trop grande pour moi ou obnubilée par son amour inavoué pour le mec. Je ne sais pas. Je ne l’envie pas en même temps que je trouve moche l’idée de n’avoir personnellement aucune assise dans l’au-delà. Peut-être qu’elle a raison sur toute la ligne et que je ne suis qu’une pauvre épave immergée dans l’ignorance qui, jamais, jamais, n’atteindra la lumière.

Je règle auprès du serveur, fait ma présentation formelle à la dame, glisse la carte postale dans mon sac, lui promet d’aller voir son site web, lui tend la main et lui souhaite sincèrement beaucoup de bonheur. Vraiment. Sincèrement. Vraiment.

Je rentre à la maison, me verse une coupe de rouge et fixe le soleil les yeux fermés. Le vin laisse un arrière-goût de métal rouillé;  une goutte emprunte une trajectoire inhabituelle et plusieurs secondes plus tard, fait résonner l’écho étouffé du danger de la chute dans le vide absolu.


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2 commentaires:

Carl Poulin a dit…

Fixer le soleil les yeux fermés, en silence. N'est-ce pas l'expérience spirituelle la plus immédiate et la plus honnête que l'on puisse faire? J'aurais eu ce genre de réflexe aussi.
Un peu comme vous, je préfère me tenir loin des délires.
Faire le vide, c'est aussi faire le plein, il me semble.
Mais il arrive qu'on puisse préférer se faire baiser par un brésilien, ou autre créature exotique. Je trouve que les iguanes sont pas mal. Là on est dans des questions de goûts.

Dottir a dit…

Je choisirais le paresseux parce
que
1-mes doigts préfèreraient caresser de la fourrure plutôt que des écailles
2-il ne peut pas comprendre le concept de la p'tite vite, encore moins l'exécuter
3-qui prend mari, prend pays et je rêve d'aller vivre dans un arbre, accrochée à une vieille branche