samedi 1 mai 2010

En d'autres mots - Muriel Barbery

  Il y a eu un petit bruit, enfin un frémissement de l’air qui a fait « shhhhh » très très très doucement : c’était un bouton de rose avec un petit bout de tige brisée qui tombait sur le plan de travail. Au moment où il l’a touché, ça a fait « peuf » un « peuf » du type ultrason, seulement pour les oreilles des souris ou pour les oreilles humaines quand tout est très très silencieux. Je suis restée la cuillère en l’air, complètement saisie. C’était magnifique. Mais qu’est-ce qui était magnifique comme ça ? Je n’en revenais pas : c’était juste un bouton de rose au bout d’une tige brisée qui venait de tomber sur le plan de travail. Alors ?
  J'ai compris en m'approchant et en regardant le bouton de rose immobile, qui avait terminé sa chute.  C'est un truc qui a à voir avec le temps, pas avec l'espace.  Oh bien sûr, c'est toujours joli, un bouton de rose qui vient de tomber gracieusement.  C'est si artistique : on en peindrait à gogo !  Mais ce n'est pas ça qui explique THE mouvement.  Le mouvement, cette chose qu'on croit spatiale...
  Moi en regardant tomber cette tige et ce bouton, j’ai intuitionné en un millième de seconde l’essence de la Beauté. Oui, moi, mouflette de douze ans et demi, j’ai eu cette chance inouïe parce que, ce matin, toutes les conditions étaient réunies : esprit vide, maison calme, jolies roses, chute d’un bouton. Et c’est pour ça que j’ai pensé à Ronsard, sans trop comprendre au début : parce que c’est une question de temps et de roses. Parce que ce qui est beau, c’est ce qu’on saisit alors que ça passe. C’est la configuration éphémère des choses au moment où on en voit en même temps la beauté et la mort.
  Aïe, aïe, aïe, je me suis dit, est-ce que ça veut dire que c'est comme ça qu'il faut mener sa vie?  Toujours en équilibre entre la beauté et la mort, le mouvement et sa disparition? 
  C'est peut-être ça être vivant : traquer des instants qui meurent.

Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson.


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1 commentaire:

namiandluffy a dit…

Sans aucun doute mon passage préféré :)