lundi 24 mai 2010

La vie d'une fille, la connaissez-vous? La vie d'une fille la connaissez-vous? La vie d'une fille dans son miroir qui se mire *

À pareille date l’année dernière, je recevais un courriel confirmant mon gain d’un forfait Soins de la peau / Skin care d’une valeur de $200.00 / 200.00$ dans un centre de soins esthétiques / snios seuqitéhtse. Un billet acheté en grimaçant six mois auparavant pour encourager une collègue et sa chorale de petits chanteurs exaltés. La date butoir pour honorer mon cadeau approche, j’ai donc pris ce rendez-vous une fois pour toutes. Quelle injustice quand même de ne pas avoir remporté le premier prix, ce trop magnifique cellier d’appartement rempli par la SAQ...

Je pénètre au Centre de la Peau, intimidée, va savoir pourquoi. Je ne connais rien de ce monde du soin esthétique et, comme la chienne dans un jeu de quilles, j’ai l’impression de traîner ma truffe humide et ma queue incontrôlable à la mauvaise place, au mauvais moment, puisqu’en entrant je trouve le moyen de gaffer en faisant tomber une affiche collée au mur. Peut-être ai-je slammé la porte un peu fort?…. Hélas, je suis trop brute pour traîner chez l’esthéticienne, chez la manucure ou chez l'astrologue. Ces choses sont pour les vraies femmes, celles qui ont du rouge sur les ongles d’orteils et des jambes lianes.
Pendant un très court instant, j’ai eu une pensée honteuse en louangeant la burqa d’un point de vue pratique.

J’arrive au lieu et à l’heure en arborant, avec un soupçon d’attitude, une image empreinte de naïveté, de pureté et d’innocence, jouant la nouvelle-née ébahie par la blancheur immaculée et quasi chirurgicale de ce commerce qu'on dirait entretenu par une armée de lavandières. Sans doute s’agit-il de la plus subtile et meilleure façon d’en mettre plein la vue pour qu’on fasse rapidement abstraction de mon look de pauvresse, en jeans et Converse?

Pas le temps de passer la porte et de m’asseoir sur les divans en cuir blanc qu’un visage exempt de toutes aspérités m’accueille de sa voix de saxophone langoureux:
« Bienvenue au Centre de la Peau. Nous allons tout d’abord prendre une photo de votre visage avec l’appareil BZX-3000 ». Un genre de résonance magnétique pour la face avec le chiffre 3000 dans le nom. En 2010, les technologies portant l’appellation 2000 et moins échouent assurément en terme de force de persuasion. Pour être à l’avant-garde et vous prendre au sérieux, pensons 3000 et plus, bien que, compte tenu de la profondeur archéologique de mes comédons, l’analyse au Carbone 14 serait souhaitable.  La petitesse du chiffre 14 manque de prestige et c’est pas moi qui tranchera la question des avancées scientifiques du 21ième siècle au Centre de la Peau.
« Ah! Une photo de mon épiderme? Ah bon! Excellent. Allons-y! ».
Je feins la surprise réjouie. L’incrédule en moi tente de laisser son proverbial cynisme au vestiaire, pour une fois. Soyons agréable, le traitement est gratuit...

La gentille J, esthéticienne et propriétaire « de 15 ans d’expérience » me mets en garde :
« Bon là, les gens ont tout un choc quand ils se voient comme ça mais vous devez savoir que c’est pas DU TOUT, mais pas DU TOUT ce que vous avez l’air en réalité ».

Pas conne, j’en déduis que ça va être laid, très laid….
On me montre alors ma face et ma peau dans un tel état qu’il faut être ancré solidement dans l’essence du vivant et détaché des superficialités corporelles pour arriver à franchir cette étape sans remuer les fonds vaseux de son petit fleuve tranquille. Misère…
Elle tourne l’écran vers moi.
Ooooooh que ça fait mal !! Oooooh l'affreux choc de l’affreux !!. Qu’on me dise que même Natalie Portman est laide sur ces clichés et je veux bien passer au travers de ce mauvais moment sans trop de séquelles, mais NON, ça, personne ne me le dira et c’est un drame. Un psychodrame psychologique psychiatrique.
« C’est quoi ÇA? C’est vraiment moi? » Est-ce que je dois rester stoïque et afficher un bel air détendu? Les autres femmes réagissent comment, dites-moi?
Je me vois me précipiter en hurlant devant l’autobus 51. Je retiens un sanglot qui passe en soubresauts dans les poches d’air de ma cage thoracique et me rend aphone le temps de crier « « « au secours!!!! » » »

Hostie….
…que je fais dur
…que j’ai l’air vieille
…que j’ai l’air bête
…que j’ai une grosse tête
…que la vie est injuste
…que je déprime
…que je veux pousser le gaz au fond et plonger dans les profondeurs du Grand Canyon, comme dans la finale de Thelma and Louise.

Et, comme si la démonstration de l’état piteux de ma face lette n’était pas suffisante, J. me pose un diagnostic et des questions pour en rajouter.

-Y’a ça, pi ça, pi ça, pi ça et quelques rides bien sûr, des taches, beaucoup de taches….Vous buvez beaucoup d’alcool?

Ah! allez donc skier….esthéticienne d’expérience de merde! Donnez-m’en pour 200 balles que je rentre chez moi au plus vite pour chiâler dans le goulot d’une bouteille de Bordeaux, puisque OUI, pour répondre à votre question, OUI, je bois. Et, sais-tu quoi, péteuse de boutons? Je bois beaucoup, beaucoup, énormément et sans arrêt. Une vraie crisse de grosse éponge jaune orange. Ça répond tu à ta question? Ça t’en bouche une pore? En as-tu d’autres de même? Vas-y, chu prête. Maintenant que la couche superficielle de ma fierté est bien piétinée, j’irai pleurer sur mon enveloppe charnelle incomprise et sous-estimée, mon baby face disparu, mes illusions anéanties sous la honte et le dégoût.

-L’alcool ?!? Ah non alors, l’alcool, ça jamais, que je réponds comme une sainte nitouche.
-On voit surtout ça chez les gros buveurs d’habitude, c’est étrange…. Il vous faudra un super décapage des couches supérieures de votre épiderme suivi d’un soin aux algues….
-Hein? Ah, ok….??????? Pffffff….Left the building….Absente, je suis encore pétrifiée par le verdict visuel de BZX-3000.

Qu’est-ce que je peux répliquer à ça? J’y connais rien de rien. J’aurais même dit oui à un traitement pour enrayer les mites à vêtements, suivi d’un saut dans le vide en bottes de béton. Je suis la victime idéale pour ce genre d’arnaque.
Elle me conduit vers la salle numéro 2. L’autre salle, c’est la 1. On pourrait s’y perdre. Elle me demande de revêtir la serviette à velcros et de me glisser sous les couvertures. Je m’exécute. En moins de deux, je suis à demi-nue et offerte à son expertise.
Elle me présente alors Anna, l’autre esthéticienne qui fera mon traitement.
Ah bon?!? Ben oui, un gros merci, je vais m’humilier devant une personne de plus. Y’a rien là madame J.. Merci pour tout. Vous m’en amènerez combien d’autres encore? Pourquoi pas un convoi d’hommes esthéticiens, un coup parti?
Anna est tout sourire dans sa démo de la technique de décapage. Anna est russe. Anna parle mal français. Je ne comprends pas Anna. Anna ne me comprend pas.

- Essayer sur main. Pas trop fort?, s’enquiert Anna.
- Ah oui, c’est bien, ça pas l’air trop souffrant.
-Vouloir faire pipi toilette avant traitement?
-Non, merci, non. Vouloir surtout en finir au plus Karamazov, ma belle Anna.

Elle ressemble en tout point à une poupée gigogne avec des joues rouges de baboushka. J’ai un moment d’absence, son accent me fait trop sourire mais dès que mes esprits ressuscitent, je chie littéralement dans mes culottes. Et si j’ai l’air d’un foutu Sharpei après ça? Parce que, quand même, je le dis en toute modestie, à trois, ou cinq, ou dix bras de distance, je suis encore pas si pire, me semble.…
Tant d’angoisse pour qu’une minable chorale continue de croire que de pousser des litanies de troubadours en français moyenâgeux est un loisir culturel valorisant qu’il faut à tout prix encourager.

Belle de moy, en tuy campanile
De la crapaudine te vis
Sous le chambranle tapi
Signer d’une main gracile
Au damoiseau fornicateur
Prier prestement le chambreur
À lui bien faire entrer
Pipeau céleste au vaisseau branleur

-Être prête pour soin? Faire relaxation. Moi commencer, m’annonce Anna.
-Oui, oui. Da, da. Frottez Anna, grattez, creusez, vivez pleinement votre rêve d’enfance en dermatologue bolchévique à Petrograd. Essuyez mon visage de votre soviette

Après trois minutes, j’ai l’impression qu’un poisson scatophage me draine les pores de la peau en m’aspirant comme une balayeuse industrielle qui perd les pédales.
-Arrêtez, vous faites un saccage d’un saccage, Anna...
Elle n'est que sourire. Elle n’a rien compris. Je sombre…

Relaxe pour l’amour du ciel, me dis-je. Elle me tartine à qui mieux mieux, me couvre le visage d’un papier cellophane opaque muni de deux trous pour respirer. L’image récurrente de mon corps zippé dans un sac de la morgue me mets les nerfs en boule. Je secoue mes pieds de gauche à droite pour me calmer. Mes yeux sont couverts et je suis dans l’obscurité totale. Il n’y a pas de raison de paniquer, vraiment pas, car après tout j’en ai que pour trente minutes à vivre comme une dépouille et finalement, après le tartinage dit « de récupération », je lui remettrai le bon attestant la gratuité du service. Et voilà, ce sera terminé. Alors, on se ressaisi là-dedans?

Pour pas cher, la peau maintenant me brûle, je suis toute bouffie, toute rouge, toute maganée car, en conclusion, j’ai fait une réaction allergique au produit aux algues. Voilà maintenant une histoire à suivre chez le médecin dermatologue qui tente maintenant de réparer les dommages.

J’espère en tirer un genre de leçon du genre : il vaut mieux apprendre à cueillir le temps plutôt que de le chasser.


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* air célèbre de la Famille Soucy


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2 commentaires:

Carl Poulin a dit…

Chère Joanna,
Mais pourquoi vos (dé)confitures sont-elles si drôles qu'il faille se tenir les côtes tandis qu'on les lit?
Serait-ce le talent?

Dottir a dit…

Grand Dieu, ma modestie en est toute retournée :)
T'es trop fin, merci Carl !!