mardi 8 juin 2010

En d'autres mots - Gil Courtemanche

  Je ne sais pas si ce sont les techniciennes ou mes veines qui sont incompétentes. Pour les intraveineuses, c'est toujours le bordel.  Elles piquent à côté, recommencent plusieurs fois.  J'ai des cheveux d'anges.  On dirait que mes veines viennent du même ciel.  Si minces et secrètes que les aiguilles les ratent.

  Une infirmière me demande d'enlever le haut et de me couvrir d'une jaquette.  Les jaquettes, comme les murs, vous enlèvent l'envie de vivre.  Dès que je l'enfile, elle me ramène à ce rongeur tapi dans mes entrailles.  Bleu délavé, ouverte dans le dos.  C'est, je crois, le pire vêtement inventé par l'humain.  Surtout quand on vous promène dans cette jaquette relié par perfusion à un soluté qui coule d'une poche fixée à un machin déambulatoire qui ressemble à une patère.  Je traverse des salles d'attente, des corridors.  Les gens y sont vêtus comme des vivants.  Moi, comme un mort en sursis.  J'imagine qu'on s'attriste à la vue d'un grand malade.  Mais il y a pire, des corps émaciés, des têtes ralantes qu'on bouge dans l'espace public. À partir de quel moment oublie-t-on sa dignité de vivant, juste perdu dans sa maladie?  Je ne le sais pas et je m'en fous, mais quand je marche ainsi, presque nu, seulement pour aller me faire peser, je me dis qu'on devrait inventer un métier : technicien du malheur hospitalier.  Faut pas être sorcier pour penser qu'on peut peser le patient avant de le déshabiller et de le promener comme une loque.

  Dure journée.  Pour le scan deux veines ratées, pour l'IRM, une veine.  Les jeunes femmes sourient professionnellement comme des hôtesses de l'air qui annoncent des turbulences et retirent les plateaux.

Gil Courtemanche   Je ne veux pas mourir seul. Autofiction  Boréal, 2010.


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