dimanche 27 juin 2010

Strates de vie sur Rachel

Dans un coin du stationnement devant l’église Santa Cruz, un kiosque, une sorte de cabane à pêche crado qui dit BAZAR. Des lumières clignotantes rouges autour de l’affiche exécutent une danse en ligne triste et hypnotique : allume/éteint, allume/éteint, allume/éteint. Le temps est au frais, les nuages se superposent en autant de strates qu’il en faut pour atteindre un seuil accessible, pour qu’en étirant son bras vers le ciel en complète extension, nos doigts puissent penser y faire un trou.
Il faut croire en quelque chose lorsqu’on est devant une église.
Le clown triste vient de surgir.
Il y a une femme dans le kiosque, le menton appuyé sur ses bras croisés mais personne autour pour danser au son de cette musique infectieuse que crachent les haut-parleurs . Des chansons nulles jouées par un orchestre de vieux lusos blasés, tellement malheureux, alcolos et dépressifs. Rater son coup à exprimer de la joie sur une portée musicale, quelle affliction... Ces partitions devraient être brûlées, les compositeurs pendus, les interprètes jetés au cachot, nourris au pain sec et à l’eau sèche ; on versera dans la bouche des amateurs de cette musique de la poudre à canon et on les enflammera, comme au temps de l’Inquisition espagnole.

Ce parking est la strate la plus jeune au-dessus de la mer d’argile sèche et craquelée, gigantesque artefact archéologique. L’humain enterre le passé et le redécouvre par strates, cinq cent ans plus tard. Il aime bien ce genre d’activité qui crée de l’emploi chez les professionnels du tesson de bouteille, de l’ustensile en griffe d’ours et de l’anse de tasse en porcelaine. On a remblayé Ville-Marie jusqu’à Jean-Talon avec des pierres, de la terre, des cadavres de sardines et de mysticètes qui auraient pu finir en salpicon et nourrir les affamés. Acides gras essentiels réduits à néant, penserait stratégiquement le lobby des pharmaceutiques. Dans cent ans, les professionnels de la truelle découvriront ici deux radius croisés, des éclats d’ampoules, de l’asphalte et les fils des haut-parleurs. Le futur sera passionnant ou ne sera pas.
Et toute cette musique qui ne joue pour personne, ça rime à quoi?
Le clown triste traverse la rue. De l’autre côté de la rue Rachel, sur le trottoir, un jeune homme avec sa guitare sans cordes, bandoulière muette et inutile.  Il fait face à la vitrine placardée du dépanneur fermé dans laquelle il se mire de très près, tellement qu'il se croit lui aussi enfoui dans l'oubli et devient à son tour le reflet d'une strate unidimensionnelle. Le corps est statique, sauf son bras droit, pris d’une agitation rapide, précise et frénétique.

-Is he jerking off that pig? demande à son amie la cycliste en attente du feu vert.
-Yep, he is..

Il n’y a aucun intéressé, mais il y aura eu nous, les grands témoins du vide, et le regard du clown triste sanctifié, juché en haut dans son clocher, qui nous rappellera la scène dans cinq cent ans, lorsque cette place sera redevenue un trou.



*******

2 commentaires:

James Bande a dit…

C'est drôle mais j'ai eu le même genre de pensée «archéologique» lorsque j'étais au Café Dépôt sur Mont-Royal/coin Pap. :D

Carl Poulin a dit…

Ben dis-donc, c'est pô la joie, miss Dott.
Votre verbe me paraît ici particulièrement incisif.