dimanche 26 septembre 2010

vendredi 24 septembre 2010

lundi 6 septembre 2010

Rejet

J'ai déposé mon sac de recyclage sur le trottoir et, en validant le contenu une dernière fois avant de me retourner, j'ai eu un gros doute à propos de mes cahiers spirale.  
"Hmm... À mon avis, ils ne doivent pas recycler la spirale du cahier spirale. Trop complexe. La broche frisée trempée dans le plastique pourrait contaminer 100% de la totalité de l'ensemble du tout."   La crainte. Bon sang!!...

Cette pensée me trouble.  Et si, au moment où tombera le verdict final des employés du centre de tri, le contenu complet de mon sac se retrouvait au dépotoir à cause de ma négligence à déspiraler la spirale? Ce serait vraiment trop bête.
J'entends au loin le camion qui s'amène. Je dois agir presto afin de faire offrande à l'environnement d'un sac de recyclage irréprochable et complètement transparent.
J'ouvre le sac et me hâte à déspiraler les spirales de mes cahiers spirale.  Je suis complètement focus ; je suis… comme qui dirait, dans le moment ; je suis…. tricotée serré aux structures mentales de ma concentration ; "je suis…. totalement Carpe Diem...", comme le clament naïvement les psycho-popeuses du boulevard Taschereau qui veulent cruiser en pensant impressionner, rejetant stratégiquement du revers des grands mots le coeur d'or des "pas culturés" qui ont fait le programme professionnel court. Parait qu'elles peuvent pousser l'audace jusqu'à faire croire qu'elles adorent dormir en cuillère, "ça favorise le dialogue..."
Foutaise!  Même le boss de Matelas Bonheur n'y arrive pas.  Qu'est-ce que les filles peuvent en raconter des niaiseries pour se pogner un mec qui, après un an de vie commune avec cette carpe, devra faire chambre à part car elle ne supporte plus qu'il flatule sous son duvet en plumes d'oies.  On peut reprocher mer et monde à l'uomo mais lorsqu'il s'amène, proposant sans vergogne : « Viens par ici poupée, fourrons avec intensité et passons ensuite aux choses sérieuses comme un voyage de noces à Vegas et le reste de nos jours à Saint-Sauveur...», on sait alors exactement à qui on a affaire. En trente secondes top chrono, on reçoit un instantané hyperréaliste des 25 prochaines années en excellente compagnie.  Un monument d'honnêteté, rien de moins.


Quoi qu'il en soit, "diem" ou "pas diem", je suis d'opinion qu'une carpe ça l'air gnochon. Dans l'univers artificiel, yet fascinating, de la pisciculture, quel poisson d’eau douce a l’air plus hébété qu’une carpe ? Étrangement, les poissons aux lèvres charnues ont toujours l'air plus épais que la moyenne des bêtes aquatiques.  Moi qui suis jalouse d'Angelina, j'aimerais bien que les récipiendaires de lèvres pulpeuses soient des rejects de temps à autre. La vie est trop facile pour eux. Faudrait qu'y souffrent. L'humain se prosterne avec autant de facilité qu'il offre des standing ovation. 
Même chose pour ceux qui ont de jolis noms : un laissez-passer trop facile pour la vie. Voyez ce jeune homme qui observe d'un air faussement détaché la réaction des passagers de l'autobus bondé, alors qu'il clame tout haut son nom au cellulaire : "Oui bonjour, ici Samuel Saint-Martin Vaugeois à l'appareil....." Inconsciemment on ajoute quelque chose comme "grand fondateur du Bas-Canada" et on lui accorde spontanément plus d'attention que s'il s'appelait Michel Fortin.  Pourtant si ça se trouve, Michel a bien plus à offrir au monde que ce petit frais chié aux joues encore roses de son expulsion extra-utérine.


Fin de la parenthèse

Je continue à déspiraler avec méthode et célérité un vieux cahier Hilroy tatoué de ronds de café lorsque je sens une présence devant moi. Mes yeux se posent sur les chaussures, des Converse orange. WowOuch !!!  Mais qui donc habite ces joyeuses chaussures et ce jeans d’un bleu indigo inspirant la complémentarité, l’équilibre et le bon goût? J’ai passé l’âge de m’évanouïr devant le prince charmant, mais si la fleur bleue poussait encore dans mon jardin - qui a évolué depuis nombre d'années en champ de cailloux - je vous jure que je m'ouvre le crâne, drette là, en m'écrasant sur le bitume :  des yeux d’une profondeur inouïe, des lèvres charnues et un sourire à faire damner l’incarnation du diable. Prudence! J'ai connu jadis un mec avec des yeux du même bleu.  Les yeux d'un malamute. Toujours se méfier des malamutes. Des chiens.

-Vous déspiralez vraiment des cahiers ou bien j’ai la berlue ?

-Euh, ben ouiiiiii, je déspirale, en effet.  J’ai l’air ridicule, hein ???? dis-je en clignant des yeux comme une gonzesse.  Une véritable p'tite chienne chihuahua exorbitée.

-Mais non, pas du tout.  En fait, je suis sous le choc car j’ai le même hobby que vous, je collectionne aussi les spirales de cahiers spirale et je n’hésite jamais à ouvrir les sacs de recyclage sur le trottoir pour ajouter une nouvelle pièce à ma collection.  Je fais de cette quête quotidienne un rituel de joie, d'exaltation et d'épanouissement. J’en ai 3000 à ce jour, vous en avez combien, dites-moi?  On va prendre un café?  Une crème, un sucre?

Cet homme est un dérangé !!!  Au secours !  Qu’est-ce que je lui dis ? Que ce n'est pas mon hobby? Qu'il trouvera mieux que moi sur le boulevard Taschereau ou au Salon des reptiles? Que je dois aller plier du linge, laver la vaisselle, nourrir le hamster? Parce que, checkez ben, y’é vachement beau, le malamute...
Est-ce que je fais semblant d’être intéressée, d’être une véritable experte-collectionneuse de spirales et j'accepte le café « tout en discutant de notre soi-disant passion commune »  ou bien je pivote sur mon axe et rentre sagement à la maison?  Le temps presse, le camion vient d'amorcer son virage à gauche pour s'engager sur ma rue.  J'en suis à mon dernier cahier à déspiraler. Je regarde le camion, je regarde le mec, je regarde le camion, je regarde le mec, je regarde le camion, je regarde le mec, je regarde le mec, je regarde le mec.  Je lui accorde trop d'attention parce qu'il est beau.  Je ne lui demanderai certainement pas son nom, déjà qu'il a des lèvres charnues...


-Excuse-moi, lui dis-je en pleine crise d'apnée nerveuse, je fini de déspiraler mon dernier cahier spirale pi.....


...pi je pivote rapidement sur mon axe sans le regarder et je rentre sagement à la maison.

Reject.   Faudrait qu'y souffre.


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