dimanche 9 janvier 2011

Fanfaronnades

Dans le bus, mon voisin de siège raconte à son portable qu'il est encore tout bouleversé par le documentaire sur Yves St-Laurent qu'il a vu hier au cinéma.  Les baguettes en l'air,  un vrai missionnaire chargé de diffuser en continu toute l'actualité des lieux communs culturels accolés à sa communauté d'appartenance :  Yves St-Laurent, Jean-Paul Gaultier, Madonna, Madama Butterfly, Diane Dufresne et Lady Gaga. J'aime bien son zeste de "trop" dans l'attitude. Pour changer du drabe, ça tombe à point, j'ai justement besoin d'oxygène.
Je vais prendre l'air de fin d'après-midi dans le Vieux Montréal, croyant en trouver davantage au pied cube sur les fondations de Ville-Marie, mais ce n'est que l'impression offerte par la proximité du fleuve : ici, le dégagement du paysage peut contribuer à décoincer la cage thoracique. "Peut contribuer", comme ces promesses ambigües des fabricants de crèmes de nuit qui cherchent à nous vendre dix années de moins en jouant habilement avec les mots. Ça ne changera absolument rien mais si ça peut te faire du bien d'y croire...
Au mieux, le grand air rosira mes joues pour moins cher et cette sortie pourrait contribuer à me débarrasser de ce mantra d'origine inconnue qui me martèle la tête sans raison depuis deux jours : Fanfaron/Macaron/Pantalon/, Macaron/Pantalon/Fanfaron, Pantalon/Fanfaron/Macaron... Un vrai virus que j'échangerai sous peu contre le jingle de Déménagement La Capitale, pour faire différent. Entre deux maux...

"Les baguettes" descend avant moi et ce siège vide me révèle le passager qui fut son voisin de droite et qui devient, vite de même, mon nouveau voisin.  L'homme plutôt âgé, se tourne aussitôt vers moi et me demande à quel arrêt il doit descendre pour le métro.
C'est plus très loin, je vais vous le dire.
Un milliard de dollars, c'est beaucoup d'argent ça.
Euh, oui, en effet,  que je lui répond en éclatant de rire, un peu déstabilisée par ce small talk inhabituel dans les transports en commun.
Un million c'est beaucoup mais c'est juste dix fois 100,000, hein?
Oui, quelque chose comme ça.  Vous savez monsieur, vous tombez mal, j'ai de la difficulté avec les chiffres en général...
Ah oui mais un milliard c'est ben plusse que ça.  C'est peut-être 1000 fois 100,000 ou 10,000 fois 100,000, hein?
Hum hum, ben oui, possible...  C'est trop gros pour moi monsieur, mais j'ai une calculatrice si vous voulez...
Ben un milliard là, c'est 1000 fois un million.  Mille fois, madame!!!
Décidément, ça a l'air d'une obsession son affaire...
Je remarque son oeil gauche aveugle, d'une couleur entre la prune et le marron, qui rappelle une de ces vitres sans tain derrière laquelle se cacheraient incognito des enquêteurs se tenant les côtes devant un défilé digne du freak show pour retrouver le vrai fraudeur...
J'ai un moment de répulsion et, dans la seconde qui suit, le regret de l'avoir eu.  En fait, il n'y a plus d'oeil sous sa paupière, plus rien que ce placardage sombre et uniforme qui renvoie mon image comme un petit miroir convexe.  Je profite tout de même de cette occasion inopinée pour relever mon bérêt qui a glissé sur mon front et balayé mes sourcils vers le bas. Un miroir, vite.  Ma vantardise réussirait à pourchasser mon propre reflet jusque sur un tronc d'arbre fraîchement mouillé.
C'est quand même pas comme s'il l'avait fait exprès, le pauvre.  On peut toujours réagir au choix discutable d'une coupe de cheveux, à un excès de maquillage ou à un visage tatoué, mais un oeil crevé ou un nez croche c'est quand même pas un choix délibéré...
Vous êtes mathématicien monsieur?
Ah non, non...
Il n'ajoute rien.  J'attendais le récit de sa vie puisqu'il semblait vouloir engager la conversation, mais nenni, pas un mot de plus. Est-ce un genre d'espion?  Il me parle en me regardant de son oeil droit mais derrière l'oeil sans tain, il y a certainement une caméra qui me scrute de la tête aux pieds à la recherche de ce qu'il pourrait me voler en douce.  Cet homme est un pickpocket professionnel !
Il me parle de millions et de milliards...  Cet homme cherche à me séduire, croyant avoir affaire à une gold digger en quête d'un vieux riche à lessiver, et ça l'excite au max.  Sa caméra cherche à voir si mon coeur bat plus vite au travers de mon manteau, si mes pupilles se dilatent, si je mouille ma petite culotte au travers de mes jeans.  Cet homme est un prédateur sexuel !
Il me demande où se trouve l'arrêt pour prendre le métro et sa caméra enregistre ma réaction.  Ai-je l'air méfiante?  Suis-je susceptible d'alerter les autorités?  Il y a quand même un air vaguement paki sous cet accent profondément terroir .  Il planifie de faire sauter une bombe dans le métro en l'échange d'un milliard de dollars offert par AL K. Hideux.  Cet homme est un méchant terroriste !

On est arrivé monsieur, c'est le métro ici.
Il me quitte aussi abruptement qu'il m'a abordé, sans bonjour ni au revoir.
Bye là!! C'était l'fun...quand même...

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4 commentaires:

Fiston a dit…

Ahahaha! Very good text! :D

Nel a dit…

Ma foi, les bus montréalais semblent peuplés de bêtes étranges! :)

p.s. Dites-donc, cet avertissement contre les plagiaires... quelqu'un a-t-il osé usurper l'un de vos textes?

PHéROMONE a dit…

@Fis: Danke

@Nel: Je suis dans ma passe parano :)
J'ai "adouci" le tout. C'est vrai que j'avais l'air de m'adresser à qq'un en particulier.
Je voulais ajouter cet avertissement depuis un bout, par principe ( "practice what you preach" comme disent les chinois)

Carl Poulin a dit…

"le jingle de Déménagement La Capitale"... Lol: La malédiction ultime.